Elle, c’est Lil Miquela. Elle est instagrameuse, et elle a plus de 1,8 million d’abonnés. Fan de mode, on ne la rencontrera pourtant jamais au premier rang d’un défilé car, oui, je ne vous l’ai pas dit : c’est un robot.

Cyberbabe

Lil Miquela ressemble à une fille de sa génération : à 19 ans, cette jolie brune à une frange, partage ses looks et ses routines make-up sur Instagram, où l’on retrouve aussi des photos d’elle en soirée avec ses amis et son chéri.

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A ses heures perdues, elle s’engage pour l’association Black Lives Matter ou en faveur des droits LGBTQ+, et redirige ses followers vers des plateformes de dons.

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#keepabortionsafeandlegal 🗣🗣🗣

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En 2018, elle a signé un single, Hate Me, qui a généré plus de 3,5 millions d’écoutes sur Spotify et vient de partager son dernière tube, Automatic.

Repérée par les marques de luxe, elle arbore les dernières créations de Prada, Alexander Wang, Proenza Schouler, Balmain ou Calvin Klein aux côtés du mannequin Bella Hadid, et a été shootée par Vogue et V Magazine.

Designed by Brud

Une instagrameuse comme les autres ? Presque. Car Lilmiquela n’est pas réelle.

C’est une personne fictive, créé à l’aide d’images générées par ordinateur (CGI) par Brud. Lilmiquela ne s’en cache d’ailleurs pas, se définissant sur Instagram comme une « Change-seeking robot with the drip ».

Brud est une société d’intelligence artificielle basée à Los Angeles. En 2018, afin d’illustrer ses capacités en la matière, elle lance Lilmiquela, influenceuse virtuelle et projet artistique 3D qui lui a permis de gagner en visibilité et surtout de lever six millions de dollars auprès d’investisseurs de la Silicon Valley.

La cyber-influenceuse est aujourd’hui l’incarnation d’un business juteux dans l’industrie de la mode et des réseaux sociaux : la société Brud est ainsi estimée à 125 millions de dollars.

Au sein de la communauté Instagram, les réactions face à cette cyberbabe ont été particulièrement mitigées. Il suffit de jeter un coup d’œil aux commentaires sous les publications de Lilmiquela : si certains ont applaudi la prouesse 3D, d’autres, à la traîne, n’y ont vu que du feu, semblant la traiter comme n’importe quel autre influenceur « humain ».

D’autres, enfin, sont montés au créneau, dénonçant cette mystification malsaine et l’absurdité des médias sociaux.

Ruée sur un business juteux

Les cyber-influenceurs ne sont pas un phénomène nouveau : la star de la pop japonaise Hatsune Miku (en français, « premier son de l’avenir ») a fait ses débuts en 2007, et bien que des personnes réelles composent ses chansons, sa projection 2D fait toujours des tournées à travers le monde et elle est reconnue comme une véritable icône culturelle japonaise.

Sur Instagram, Lil Miquela doit maintenant partager son juteux business avec d’autres influenceurs robots, qui interagissent désormais entre eux, se livrant à des querelles par Instagram interposé pour le plus grand plaisir des followers.

Premier d’entre eux, Blawko (150.000 followers), le frère de Lilmiquela, adepte de fast cars et de vodka Absolut. Jamais vu sans son écharpe couvrant son nez et sa bouche, Blawko est aussi une création de la société Brud.

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therapist told me to try new things

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Shudu (195.000 abonnés) est quant à elle une création du photographe britannique Cameron-James Wilson. Cette beauté black au visage particulièrement saisissant (à tel point que les abonnés ne s’étaient pas tout de suite rendu compte qu’elle n’existait que dans la réalité virtuelle) est aujourd’hui égérie des cosmétiques Fenty Beauty de Rihanna.

Tels Barbie et Ken, Shudu est accompagnée de son boyfriend Koffi, lui aussi top model (9.500 abonnés), autre personnage virtuel incroyablement réaliste.

On dira aussi un mot de Bermuda, cyberbabe blonde républicaine aux 198.000 abonnés, pro-Trump et en couple avec Blawko, et, dans un autre style, de Noonoouri, qui compte 334.000 abonnés et se décrit comme un personnage numérique, activiste et vegan.

Des marques ont aussi franchi le pas, et développé des mascottes virtuelles en mesure d’interagir avec les clients. En avril 2019, KFC a dévoilé la version cyber du colonel Sanders : l’influenceur parfait, qui incarne la marque et qui prend aujourd’hui corps.

Les cyberinfluenceurs, la solution aux influenceurs pas à la hauteur ?

Les cyberinfluenceurs seraient-ils les influenceurs idéaux ?

La solution aux célébrités égoïstes et qui se conduisent parfois mal ?

Jamais en retard aux séances photo, jamais fatigués, jamais capricieux, jamais addicts ou borderline. Aucun risque que leurs clichés ne deviennent des memes viraux sur Internet. Pas besoin de régime, de recours à la chirurgie esthétique, les cyber-influenceurs ne vieillissent pas et ne changent pas de taille.

Il y a également très peu de risque qu’un influenceur virtuel se désolidarise de la philosophie de la marque et embarrasse un client – un avantage crucial étant donné les mélodrames de réputation liés aux collaborations entre marques et influenceurs. Un cyber-influenceur, c’est la garantie d’un contenu parfaitement édité pour répondre aux exigences de la marque, et si le contenu produit ne convient pas, les concepteurs peuvent rééditer les CGI et apporter des modifications – une chose qu’ils seraient difficilement en mesure de faire s’ils avaient travaillé avec des humains.

Est-ce alors la solution ? Et y-a-t-il un risque pour que les avatars mettent hors-jeu leurs homologues humains ? Reconnaissons cependant qu’il n’existe aujourd’hui aucune loi ni aucun règlement qui régissent le contenu « synthétique » – quid de la fraude et de l’usurpation d’identité ? Les marques pourraient-elles abuser des influenceurs virtuels pour tromper et induire en erreur ? Et quid de cette exigence d’authenticité sur les réseaux sociaux ?

Car c’est là le grand paradoxe de la popularité des influenceurs CGI : ces personnages sont explicitement fake, avec leurs silhouettes minces et leurs peaux impeccables, jamais fatiguées, et pourtant très populaires, tandis que les carrières des influenceurs humains pourraient être ruinées s’ils étaient accusés d’être faux ou inauthentiques…

Paradoxal.