— Crédit Photo : Mikaala Shackelford.

La publicité marocaine et les jeunes consommateurs… C’est une longue histoire ! Petit tour d’horizon des changements, des dernières tendances et de leurs impacts sur les médias. Et puis surtout, ce qui manque par rapport aux marchés internationaux.

En mai 2017, Kantar Millward Brown a mené une étude quantitative, dans le cadre de la recherche AdReaction, pour examiner le comportement de différentes générations de Marocains face aux publicités. 300 hommes et femmes ont été interrogés, âgés de 14 à 50 ans. Les résultats sont venus confirmer un bon nombre de nos préjugés (les jeunes en particulier préfèrent les publicités avec une bonne musique et des images attirantes, l’Internet a un énorme potentiel, etc.), Mais plus intéressant, ce sont les réactions et préférences des jeunes consommateurs à la publicité digitale.

L’Internet est en effet le support pour cibler la plupart des consommateurs nés après le milieu des années 90, mais avec le changement radical qu’a connu l’industrie médiatique locale ces dernières années, le marketing pour les Millennials (un terme utilisé de manière interchangeable pour signifier «jeune» dans ce contexte) en tant que tel, ainsi que dans le cadre du marketing digital, est toujours un défi pour une grande partie du monde des affaires.

Le fait que de telles données étaient nécessaires au Maroc souligne que les jeunes consommateurs deviennent un segment de plus en plus important. Ce chambardement dans le secteur des médias ne constitue qu’une façade d’un changement qui parcourt la société ainsi que la culture, nécessitant de nouvelles méthodes de communication.

L’avènement des nouveaux médias

La transition du support médiatique imprimé (censé signifier largement les anciens médias) au numérique (nouveaux médias) fonctionne comme le cadre de ce changement. Cela ne se traduit pas seulement en supports supplémentaires pour les annonceurs, mais chacun avec ses propres normes, en quelque sorte.

Tandis que les anciens médias essaient de capitaliser leur présence dans le web, certains plus récents ont pu développer une ligne éditoriale qui ne repose que sur des posts des médias sociaux, des pseudo-«memes» et des vidéos virales. Ce n’est pas le seul moyen d’atteindre un jeune Marocain, ni aucun jeune de n’importe quel pays d’ailleurs, mais il y a consensus sur le fait qu’il est le plus efficace, même des grands noms ont essayé à imiter cette tendance. Cet effet est propulsé par les différences fondamentales et les attentes de chaque média ; cela illustre un changement radical par rapport aux normes établies par les formats publicitaires des anciens médias.

Les membres de cette génération ne sont pas des lecteurs d’Al-Massae (certains peuvent être des lecteurs occasionnels de Telquel ou Zamane), ni des téléspectateurs de la plupart des chaînes TV nationales. Ces noms n’en souffriront pas, mais ce peut être un grand marché, et certainement un plus grand dans les prochaines années.

De nouveaux modes de consommation

Plus tôt en 2019, l’UNICEF a mené une étude en partenariat avec le Comité Parité et Diversité 2M pour déchiffrer les modes de consommation des médias des jeunes Marocains, avec trois éléments clés nécessaires pour nous aider à définir la position du Maroc dans cette transition.

L’un des problèmes évidents est le manque de programmes médiatiques destinés à un public plus jeune. Bien que la télévision soit toujours d’actualité, mais pas vraiment en tant que source d’informations, plutôt de divertissement, ce qui est également menacé par la montée en puissance des services de streaming. La préférence du jeune public pour les productions médiatiques étrangères est largement due au niveau de qualité. La presse écrite ne semble cependant pas disparaître de sitôt. D’une part, c’est toujours la source la plus pertinente de nouvelles factuelles (certains journaux), et certains magazines font parfois appel à un public plus jeune.

Même si, strictement en chiffres, la presse en ligne a plus de “présence”, la presse écrite reste toujours pertinente (42% des personnes interrogées ont confirmé la lecture de la presse écrite contre 72% pour le web). La raison en est la mauvaise réputation causée par les fréquentes essais de génération de buzz et le manque du contenu pertinent et important souvent associée à ce type médias, bien que plusieurs sites Web et blogs publient constamment du bon travail.

De nos jours, les médias classiques ne sont pas en bataille pour la domination du marché contre les sites d’informations ; le cas dans plusieurs pays, mais nous y arriverons, peut-être. À mesure que le paysage médiatique devient plus dépendant du digital, la publicité fait de même.

Anciens médias versus nouveaux médias

Le débat des “anciens médias VS les nouveaux médias” est motivé surtout par les formats publicitaires disponibles et leurs méthodes de monétisation. Les formats plus anciens, comme les publicités des journaux, les publicités informatives (Infomercial) et télévisées, établissaient les normes de longs contenus publicitaires (ad copy), contrairement aux nouveaux formats orientés plutôt vers l’interactivité et la flexibilité dans un espace (ou durée) bien plus limité.

Les panneaux d’affichages, bien qu’offrant un espace ou une durée d’attention plus limitée, leur nombre et coût par rapport à ceux de la publicité en ligne est très disproportionné. «Je ne crois pas que les publicités des journaux, en transports en commun ou les panneaux d’affichage attireront l’attention des jeunes aujourd’hui», confiait Gail Snow Moraski, directrice de l’agence Results Communication and Research. Et de poursuivre : «ils s’attendent à obtenir des informations rapidement et immédiatement parce qu’ils ont grandi avec cette capacité».

La nouvelle “monnaie” dans ce sens n’est pas surtout l’espace limité ou un texte court mais, selon Lewis Goldstein, responsable de Blue Wind Marketing, l’attention.

«Le marketing pour la génération Y consiste à se mettre en face d’eux où ils passent leur temps. Ils ont l’habitude de voir des milliers d’annonces par jour, sinon plus. C’est très facile de se perdre dans la foule».

— Lewis Goldstein

Le développement du marketing digital

Le marketing digital est un développement relativement récent dans de nombreuses régions du monde. De ce fait, la communication avec une clientèle plus jeune est toujours un véritable défi pour plusieurs industries, bien qu’il existe plusieurs marchés internationaux avec une interaction consommateur-marque qui excède le fait de simplement répondre aux commentaires sur les réseaux sociaux.

Cette notion comprend également l’image projetée par une marque ainsi que les causes et les idées auxquelles elle associe son nom. Les jeunes consommateurs deviennent un segment distinct lorsque cette génération se révèle différente de ses parents, par exemple, l’avènement des sous-cultures de la jeunesse dans les sociétés de l’après-guerre comme aux États-Unis est ce qui a attiré l’attention du public sur la distinction des jeunes en tant que segment, ayant leurs propres préférences, esthétique et, parfois même, normes sociales. Rappelons-nous quand une chose similaire s’est produite au Maroc et combien de temps il a fallu aux médias pour s’y adapter.

Le grand développement du domaine de “tech” et de l’informatique vers la fin du 20e siècle a contribué au développement de cette branche du marketing, qui va de pair avec le développement des clichés et des stéréotypes des jeunes. Les premiers efforts de marketing ciblant les jeunes consommateurs au Maroc remontent au milieu des années 80, notamment pour les chewing-gums, les boissons gazeuses et les produits capillaires.

Ok Boomer !

C’était une époque où les publicités étaient simples, dont les images se composaient, pour la plupart, de pique-niques à la plage, des sorties entre amis… Ce n’est qu’aux années 1990 que le jeune consommateur est devenu un segment, grâce à l’introduction de la culture hip hop et de la musique électronique, présentant la culture des jeunes avec une toute nouvelle esthétique et des idéaux qui ne sont pas toujours conformes aux normes sociales. La différence entre le cliché du jeune d’aujourd’hui et celui des années 90 c’est que le contemporain a accès constant à Internet, une durée d’attention plus courte, une attitude qui repose sur l’idée que ses prédécesseurs (les générations plus âgées) «ne le comprennent pas».

L’imagerie associée à la plupart des publicités ciblant les Gen-Xers des années 90 était simple ; musique forte, fêtes, breakdance, groupes de rock et des road trips. Depuis son introduction, le domaine d’Internet était reconnu comme le domaine de la jeune génération et ça a commencé à changer les modes d’engagement entre les marques et ce segment.

L’imagerie de technologie et l’esthétique de la «sous-culture» des jeunes étaient les principales utilisées pour cibler les jeunes consommateurs, bien que la première ait pris le dessus. Il s’est avéré que ce segment est probablement plus important pour les entreprises de télécommunications que pour les autres industries. Pendant un certain temps, ces dernières se sont engagées auprès de leur clientèle plus jeune sur la rhétorique de rester «toujours en ligne» ou «toujours connecté», mais c’est inwi qui ont vraiment changé la donne. Ils ont vu un aspect important de l’expérience du jeune que personne d’autre n’a, peut-être, remarqué ; rester dans sa chambre, les visionnages boulimiques (binge-watching) et, bien sûr, les jeux vidéo. C’était plus subtil. Ils ont compris que les jeunes ne passent pas tous leur temps à monter des concerts de rock, du breakdance, et aussi qu’ils aiment qu’on leur parle avec leurs propres termes.

Les Millennials et leurs codes

Ce développement au niveau des médias et technologie mettra à l’épreuve le savoir-faire du marketing avec l’introduction des médias sociaux. Etant livrées avec leurs propres normes et attentes des utilisateurs vis-à-vis le contenu, la publicité et l’identité digitale des organisations et entreprises. C’est subtil et assez intuitif pour les utilisateurs avides. Ce côté de la commercialisation est relativement jeune et peu développé au Maroc, bien qu’en croissance rapide. Ce nouveau médium met l’accent sur «leurs termes», le langage du Web (pas le langage de programmation mais les signes et les images et leur utilisation sur le Web) est à peu près la langue maternelle des Millennials.

Selon Lewis Goldstein, «À bien des égards, les médias sociaux permettent aujourd’hui aux marques de se connecter plus facilement avec leur public qu’auparavant, permettant au langage visuel et à la copie (ad copy) d’être plus authentiques». Raison pour laquelle il y a eu un changement considérable dans les motifs d’engagement avec les jeunes consommateurs. Dans les campagnes les plus récentes des marques comme Sprite et Halls, le motif récurrent est assez perceptible ; suivez votre passion, vivez vos rêves et ainsi de suite ; cette rhétorique qui contraste avec le discours cliché des générations plus âgées qui désapprouvent le manque d’engagement de direction dans la vie des jeunes.

Le cliché du jeune est le même partout ; paresseux, incompétent, naïf et manque de volonté. De même, le marketing pour la génération Y n’est pas différent du marketing pour les autres générations de jeunes dans le passé. La rébellion contre les normes des générations plus âgées est la caractéristique commune qu’elles partagent.

La transgression et l’innovation sont essentielles dans ce contexte ; les campagnes (ciblant les jeunes) les plus mémorables de ces dernières années en ont tiré parti. Le secret c’est leur capacité à résonner sans être trop évident à ce sujet. Pensez à la campagne Probably the Best de Carlsberg, Don’t be an influencer, Be a follower de Diesel ou, plus tôt que cela, à la campagne Tumblr d’AT & T, dont les moments les plus remarquables consistait en une simple image d’arrière-plan, une bulle avec le message “When you know what you want, call me” (quand tu sais ce que tu veux, appelle-moi).

De l’audace

La publicité et le marketing demandent un peu d’audace dans le paysage médiatique contemporain ; la richesse et la flexibilité du contenu multimédia permettent d’attendre ce que les entreprises, il y a des décennies, ne pouvaient associer à leurs noms. Les clichés des jeunes sont faciles à trouver et à prendre comme base pour des efforts de marketing, en fait, il y a tellement de littérature publiée sur le sujet que les consommateurs en sont déjà conscients. Des campagnes comme celles d’AT&T ou Carlsberg fonctionnent a raison de pouvoir parler à leurs cibles.

Quand on parle de publicité au Maroc, il y a un gros non-dit évident ; bien qu’il y ait eu un certain développement au cours des dernières années, la publicité, surtout en ciblant les jeunes, reste toujours un peu déconnectée. “En tant que jeune marocain moi-même, je ne suis pas très sûr de la façon dont les Millennials sont ciblés”, explique Abdelilah Mhattem dans une interview, un jeune graphiste et artiste d’animation.

“Il y a effectivement du développement quand il s’agit à la qualité de la production, et certaines marques ont fait de réels efforts concernant leur présence en ligne, mais pas mal de fois, le contenu reste un peu médiocre”.

— Abdelilah Mhattem

De nombreux aspects du marketing, en général et indépendamment du marketing digital, ne se sont développés qu’après les années 2000. L’image de marque (Branding), par exemple, est un développement relativement récent, bien que certaines formes aient existé dans les années 1920, mais ce n’est qu’après les années 2000, peut-être même les années 2010, qu’elle a connu son apogée. Cela est, en grande partie, grâce aux médias sociaux et le net en général, qui conduisent au développement d’autres méthodes ou formes de marketing, presque touchant à la notion du narrative (storytelling).

Par exemple, le marketing / l’image de marque authentique (Authentic Marketing), e.g les comptes Twitter de Netflix US ou en Irlande, HBO ou SunnyD), la publicité auto-consciente (souvent décrite comme postmoderne en raison de son auto-référentialité, les rupture du “quatrième mur” et son humour) comme certaines des dernières annonces Super Bowl de Sprite ou la campagne Alpha Dawg d’Old Spice, les annonces basées sur le cliché millénaire et bien d’autres qui peuvent être reprises sous le dénominateur commun du “marketing ciblant les jeunes”. Ce que ces mouvements ou méthodes ont en commun de plus, c’est leur rupture du ton formel traditionnel qui tente d’atteindre autant de personnes que possibles, en développant des voix plus fragmentées répondant aux différents types et sous-types de consommateurs.

Cela reflète le marché, devenu composé des générations de consommateurs exposés au marketing comme un concept dès l’enfance. Selon Stephen Brown, il s’agit là de la principale qualité déterminante des générations de jeunes consommateurs. Il décrit cela dans un article de 2003 comme Generation ® (Gen X); leur connaissance des «campagnistes derrière la campagne».

La machination du marketing

«Lorsque Vance Packard a publié The Hidden Persuaders il y a près d’un demi-siècle, les consommateurs étaient profondément choqués, et pas un peu intrigués, par les machinations mensongères des types de marketing. Aujourd’hui, cependant, ils sont sages pour les ruses des spécialistes du marketing », écrit Stephen Brown dans le même article.

«Les clients sont conscients que sous toute la rhétorique servile, moralisatrice et socialement responsable, le marketing se résume à la vente de produits».

— Stephen Brown

Finalement, ça a nécessité un changement de méthodes, à savoir la transgression, auprès des marketeurs, dans le sens d’expérimentation afin de transmettre pleinement le message, la sensation, l’esthétique d’une marque et toutes les subtilités qui comprennent une bonne communication avec un marché plus riche et plus exigeant. Bien que cela soit un défi, de nouvelles méthodes sont essayées et des découvertes capitales sont faites constamment, tandis que l’industrie locale ne fait que des petits pas, ressuscitant constamment de vieilles idées.

Il existe un argument (notamment dans Ogilvy on Advertising) selon lequel les publicités ne sont pas censées être créatives ou artistiques ou gagner un Oscar pour le meilleur court métrage ; leur but est de convertir des ventes. Autant cette affirmation est vraie, des grosses sommes d’argent sont investies dans la recherche et le développement de nouvelles façons et idées. Ce qui distingue une grande annonce d’une bonne ou d’une mauvaise annonce n’est pas la grandeur ou l’extravagance, mais la capacité d’habiter l’esprit de quelqu’un et à transmettre parfaitement l’expérience. Après tout, c’est l’industrie créative. La critique des publicités ou de tout type de marketing est complexe. D’une part, leur objectif n’est pas le même que celui d’un film (dans un sens), bien que l’objectif des deux soit d’utiliser l’imagerie et le texte pour susciter l’émotion et transmettre une idée. On peut affirmer que les méthodes et les choix créatives appliqués dans le marketing / publicité jusqu’au présent donnent en effet un résultat, les ventes en sont la preuve, mais si les publicités étaient pires, cela affecterait-il vraiment leurs ventes ?

Du jeunisme

Cela ne veut pas dire que les agences font un travail horrible ; y en a plusieurs campagnes qui attirent vraiment notre attention et nous parlent. Bien sûr, les publicités ne sont plus ce qu’elles étaient, et certaines marques, comme inwi et MDJS, entrent en territoire inconnu dans le marketing pour les jeunes. Pourtant, l’approche de la plupart des annonceurs n’a pas changé depuis la fin des années 90 et le début des années 2000 ciblant les Gen-Xers. Exemple concret, une récente campagne de Sprite, composée d’une publicité télévisée, d’une courte série Web (Li F’Balek Dialek) et d’un vidéoclip. Bien que toutes les vidéos représentent des jeunes avec une esthétique assortie, la même imagerie de jeunes dans des endroits impressionnants, des rythmes hip hop en arrière-plan ou, depuis la montée des services de streaming, des pièges imaginatives pour pouvoir enfin regarder en boucle tranquillement (au boulot, chez soi, dans le tramway…) et parfois une expérience subjective à la MCU. “Nous savons que les jeunes ont tendance à être des fans du hip-hop, et nous savons la différence entre une bonne et une mauvaise chanson, mais je ne pense pas que nous n’ayons jamais entendu une bonne chanson de rap dans les publicités”, disait Abdelilah Mhattem, l’idée que (les jeunes = divertissement) persiste. Le texte des campagnes les plus récentes ciblant la génération Y partage le même défaut ; la conversion d’une rhétorique jeune, clichée à un discours marocain très standardisé qui plairait aux générations plus âgées.

«Je pense qu’il y a un réel nivellement par le bas en termes de vocabulaire et de discours utilisés pour s’adresser aux jeunes. À en croire certaines taglines et le jargon utilisé de manière générale pour s’adresser aux jeunes, on en viendrait presque à croire que le jeune marocain est une version nord-africaine et moins cool du Fresh Prince Of Bel Air», explique Ayoub Choukri, ancien concepteur-rédacteur à Shem’s et fondateur / chef de la création du Créatorium. «L’erreur que l’on peut commettre en voulant s’adresser aux jeunes étant de vouloir faire du “jeunisme”, comme un mauvais acteur essayant de montrer aux gens qu’il est toujours cool» poursuit-il. Ce motif revient dans la plupart des annonces publiées / diffusées. Darija est une langue / dialecte très fluide (si nous pouvons) ; ses modèles de discours et son vocabulaire diffèrent d’une région, d’une classe sociale, d’une ethnie et d’une catégorie d’âge à l’autre, rendant l’imitation ou recréation d’un discours typique d’un jeune métropolitain une tâche fragile.

Mais à vrai dire, il existe un mur de verre proverbial entourant les médias au Maroc. Ce n’est pas vraiment une censure, mais l’omniprésence d’un ton formel, ou au moins conservateur. Même dans les types transgressifs comme le clip promotionnel de Sprite et de nombreux slogans et publications sur les réseaux sociaux de WIN, le langage reste un peu plat et distancié. “L’industrie de la publicité locale souffre de nombreux revers”, a déclaré Abdelilah Mhattem. Et de poursuivre “Au cours des dernières années, plusieurs entreprises marocaines ont réalisé qu’il y avait des bénéfices derrière un bon marketing, mais le contenu est toujours moyen”. Le fait que la qualité d’une annonce soit rarement abordée (presque jamais) joue également un rôle.

Le créatif et ses ennemis

Avant toute chose, le contenu créatif d’une campagne est le travail de l’équipe créative. Sur ce point, Ayoub Choukri estime que, tout bien considéré, «le premier ennemi d’un créatif est tout d’abord lui-même». Il explique à ce sujet : «Déjà, coincé dans sa zone de confort un créatif ne produira jamais rien de transcendant. Rajoutez à cela parfois un égo mal placé, une autosatisfaction du travail effectué et une paresse intellectuelle chronique… autant de démons qu’un créatif doit combattre au quotidien s’il ne souhaite pas finir en machine à benchmarks».

Au-delà de ce point, une grande partie des revers sont dus à la budgétisation et à l’auto-censure (tabous essentiellement), mais d’autres sont dus à des situations qui, peut-être, ne se produisent jamais dans d’autres pays, même pas dans des pays voisins. Le conflit (ou débat) entre la créativité et les intérêts des entreprises est un élément essentiel du développement de tous types du contenu média, mais cela persiste spécialement dans la publicité puisque c’est sa fonction manifeste.

«Aujourd’hui on rêve du “Mac Bocuse” en exigeant d’un créatif (et d’une agence par extension) de servir de la haute gastronomie avec une logique fast-food. Très peu de temps, de moins en moins de moyens pour des attentes de plus en plus élevées… Un dernier point serait la confiance. Une confiance annonceur/agence qui encouragerait l’innovation, la prise de risque et l’expérimentation» explique Ayoub Choukri.

Au Maroc, une grande partie (peut-être la majorité) des créateurs sont autodidactes et n’ont pas nécessairement une formation académique étendue. Lorsque vous effectuez une grande partie de votre apprentissage sur Internet, il est probable que vous développerez un intérêt pour les œuvres d’art d’influence occidentale (ce qui est le cas avec les créatifs locaux). Pas mal de fois, les annonceurs / agences nécessitent une campagne du type classique, brouillant un peu la différence entre les consignes et les obstacles. L’idée de ne pas changer une stratégie gagnante est en jeu ici ; bien sûr, l’approche actuelle des annonceurs fonctionne (d’une manière ou d’une autre), mais est-ce possible d’avoir des meilleurs résultats ?

Le combat de l’attention

Il y a moins d’une décennie, inwi a sorti Switchers, peut-être la première série Web locale produite pour des raisons de marketing. Ce fut un grand pas en avant sur le plan artistique. Bien sûr, le contenu n’était pas le plus révolutionnaire, mais c’était divertissant dans le sens où c’était la première fois que nous voyions quelque chose de marocain produit à l’américaine, avec des VFX, un “love interest” et dans un cadre spatial centrée sur les jeunes (le campus universitaire). C’était une rupture des drames habituelles des grandes familles luttant pour l’héritage ou une fortune, avec des personnages 2D effectuant un arc prévisible ; des normes habituelles aux productions télévisées. Switchers a retenu l’attention précisément pour cette raison. Les médias ont été en quelque sorte lents à reconnaître et à s’adapter à ce changement quasi radical que la société a connu au cours des dernières décennies.

Il y a des années, nous ne pouvions pas voir des break-dancers ou des Youtubers présenter leur travail à la télévision, mais notre réalité est devenue beaucoup plus nuancée que la représentation monotone typique à la télévision. La censure à laquelle nous sommes confrontés n’est pas nécessairement politique, mais plutôt un euphémisme exagéré de (quelques parties de) la réalité et de la culture.

Cependant, le domaine de l’audio-visuel est celui où les progrès sont plus visibles, en grande partie grâce aux progrès technologiques et à la disponibilité d’outils et d’informations. Ce qui peut être décrit comme «grand public» (mainstream) semble manquer d’idées plus récentes, tandis que l’internet a permis à de nombreux créateurs indépendants de présenter leur travail et de construire une plate-forme avec relativement peu de budget. «Aujourd’hui et avec l’accès aux moyens de productions, il suffit de peu pour donner vie à ses idées et c’est juste génial. J’admire par exemple le travail fait par des personnes comme Boughatate, Mustapha Swinga, Marouane Lamharzi Alaoui» explique Ayoub Choukri.

Bien que le budget ait ses avantages et permette des productions plus larges et plus ambitieuses et un niveau de production difficile, presque impossible à atteindre en tant que créateur indépendant. Les lacunes de chacune des sections du paysage médiatique (les créateurs indépendants d’un côté et les grandes productions d’un autre) font de l’autre une nécessité, ce qui fait qu’elles partagent des parts presque égaux de l’attention du public. Ce dernier oscille constamment entre le contemporain et le classique ; un ton formel conservateur contrastant avec celui d’une jeune génération plus audacieuse.

La nécessité de changer

Le marketing pour cette génération requiert le plus d’audace et de changement d’approche. Le ton soutenu utilisé dans la plupart des publicités est familier à la majeure partie du contenu multimédia, quels que soient son public cible et ses caractéristiques. «Les gens que nous voyons dans les publicités, je détesterais utiliser le mot faux, mais les marocains ne ressemblent en rien à ça. La langue qu’ils utilisent n’est pas la nôtre. Je pense que les personnes qui ont créé ces publicités sont tellement éloignés des jeunes et n’ont pas accès à cette classe » commente Abdelilah Mhattem. Cet écart entre médias et spectateurs est le plus évident dans la publicité, en particulier celle ciblant les jeunes consommateurs, étant le mode de communication multimédia le plus efficace en termes d’espace et de durée.

Le développement de nouveaux modes et nuances dans la communication n’est pas une tâche facile, en grande partie le résultat d’un long processus, presque historique, d’expérimentation, d’étude et de test de nouvelles méthodes, développant ainsi un paysage plus riche répondant aux différents goûts ; il est presque impossible d’imiter ce qu’on a jamais vu.

La visibilité d’Internet a en quelque sorte démocratisé la création et l’édition (dans de nombreuses régions du monde). “Aujourd’hui, la barrière à l’entrée est beaucoup plus faible pour que les gens se vendent sur le marché. Les chaînes traditionnelles (presse écrite, télévision et radio) fonctionnent toujours mais la distribution des médias est devenue beaucoup plus décentralisée grâce à Internet et aux téléphones portables” explique Lewis Goldstein.

Le centre primordial de ce processus sont les idées, qui sont partagées librement sur la sphère du Web local et sont maintenant beaucoup plus faciles à réaliser et à mettre en valeur, ou comme le dit Ayoub Choukri «Cette force créative devient alors un réel moteur pour l’industrie et pousse les structures classiques à revoir leurs calculs pour proposer de meilleures productions, des productions qui puissent rivaliser avec l’originalité et la consistance de ce que proposent les jeunes productions aujourd’hui».